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jeudi 7 mars 2013

Une vie



Robert Doisneau

Elle danse dans le soleil sur le chemin, un petit panier à son bras. Dedans, une pomme, du pain, du fromage, dansent à son rythme. Elle va à l'école, pour apprendre. Elle aime ça, apprendre, et plus tard elle aussi, elle sera maîtresse d'école. Alors, on lui dira «  Madame », et on l'estimera, parce qu'elle sera instruite.

Elle rêve, sur le chemin de calcaire blanc éblouissant et sec du soleil déjà fort d'avril. Elle a huit ans, dix ans, douze ans, et elle rêve. Sa vie, elle la dessine au-dedans d'elle, et ça lui donne des ailes. Comme elle sera intéressante, sa vie de maîtresse d'école, comme elle aura de la chance ! Elle ira danser à la Mairie le soir de la distribution des prix, elle aura de jolies toilettes, elle ira au chef-lieu tous les ans pour présenter ses « grands » au Certificat !

Elle rêve, et sa vie se déroule comme un ruban chez la mercière, une vie de satin ondoyante. Bien sûr, « on » la demandera, et elle se mariera, dans une belle robe blanche. Elle aura des enfants, des enfants jolis et polis, pas des galopins railleurs comme ceux des fermes du hameau, non, des enfants « de ville », c'est ça qu'elle aura. Et elle danse son rêve, sur son chemin d'écolière. Elle a l'âge des grandes espérances.

Seulement, il y a la vie. La vie, c'est pas comme dans les rêves. La vie vous envoie traire les vaches quand on voudrait lire encore un chapitre, la vie vous fait frotter le carreau, rincer les torchons....La vie, qu'est-ce que c'est agaçant !!

Elle a quatorze ans, et c'est la guerre. C'est aussi l'âge du Cours Supérieur, celui qui prépare au Brevet, et après le Brevet, on peut entrer à l'Ecole Normale. Elle rêve encore...Mais quatorze ans, c'est aussi la fin de l'obligation scolaire. Il va falloir qu'elle « gagne », a dit le père. C'est la guerre, et ses sœurs ont des petits qu'il va falloir nourrir....Ses sœurs aussi, au même âge, ont dû « gagner », alors, il va falloir fermer ses livres. Elle a le cœur bien gros...mais il n'y a rien à dire, quand le père a parlé. Même la Maîtresse, même le Maire, n'ont pas pu le convaincre !

Elle regarde son rêve qui s'éloigne sans elle sur le chemin de soleil où elle dansait naguère. On ne l'appellera pas « Madame ». Elle ne sera qu'un prénom : «  Marie, avez-vous fait les vitres ? », «  Marie, as-tu « donné » aux poules ? ». Son avenir lui fait peur, il n'y a pas d'issue. Elle frottera, ce sera son destin. Son rêve s'étiole aux jours de grande lessive, son rêve se meurt au quotidien. Elle ne danse plus que du balai et du torchon.

Les années passent, et son rêve n'est plus que le soupir qu'elle pousse quand elle repense à son enfance. Ses enfants se moquent d'elles, eux qui ont pu apprendre. Elle est restée godiche, comme la gamine qui rêvait tellement à sa gloire qu'elle n'a pas pensé à se garder de la vie qui la guettait au passage....la sale vie, si différente de celle qu'elle aurait dû avoir, de sa « vraie » vie....

Elle rêve dans les romans de trois sous, elle rêve la vie des autres : elle ne peut plus rêver la sienne. Pourtant, quelque part au fond d'elle est encore une enfant qui dansa jadis, sur un chemin blanc de craie écrasé de soleil, la joie de croire que la vie était pleine de promesses, une Aventure à vivre.

Qu'elle est lointaine, cette enfant ! Il semble qu'elle vienne d'un ancien Monde, d'un Temps si passé, qu'il n'est que de la légende....Et elle sourit parfois, pour elle seule, avec tendresse, à cette petite fille naïve qui espérait, et qui avait la Foi. Ah, si on lui avait permis.....

Mais on ne lui a pas permis, et elle non plus, elle ne s'est pas permis. On n'affronte pas la parole du Père. Alors, comme on ne sait plus rêver, on devient Femme de Devoir, plus ou moins résignée, et on jalouse celles qui se donnent licence de suivre leur chemin : dévergondées ! Mais, en secret, parfois, elle se dit qu'elle a été bien bête, bien peureuse, qu'elle aurait dû....faire quelque chose, tandis qu'il était temps ! Après tout, elle aurait pu la réussir, sa vie !

Seulement, jamais elle n'a osé, puis un jour il était trop tard. Et sous la défroque de la Femme de Devoir, danse, toute petite et oubliée, une écolière en tablier à carreaux qui a eu, un jour, des rêves.

Qu'elle danse, cette petite fille-là, qu'elle danse encore longtemps dans le soleil du printemps !! Elle ne sait pas qu'elle est la seule consolation, et sans doute la seule vérité, d'une très vieille dame rabotée par la vie, et qui n'a jamais su trouver la serrure de sa cage.

Anne, 7 mars 2013.



jeudi 27 septembre 2012

Bref racontar.



Dans ce monde ravagé, il ne restait plus que la Bête pour se montrer prospère. Les derniers humains erraient à l'aveuglette, tremblants, parmi les ruines. La Bête régnait. Elle était leur créature, et ils l'avaient fait naître sans s'en apercevoir, cellule après cellule, tendon après tendon, chair après chair, sans s'en apercevoir.


La Bête les avait détruits. Ils n'avaient rien vu venir, ils n'avaient pas senti son souffle étendre sur eux sa pestilence, ils n'avaient pas compris sa force grandissante. Son attaque fut sanglante, et fulgurante, et sans appel. Leur œuvre. Leur créature. Et maintenant ils rampaient dans l'Obscur, comme des vers tirés du limon. Leurs lamentations étaient désormais sans écho.

Le nom de la Bête était Chaos.

Et elle n'aurait jamais de maître.

mercredi 8 février 2012

Comment j'ai passé une soirée avec Eric Mc Comber.


Ah ! Je vous vois venir ! y a ceux, tous frétillants, qui vont arriver tout émoustillés, comme des chiens de chasse sur une piste fraîche : "hein ? hein ? quand ça ? où ça ? comment ? oh ? raconte !" - pis y a les "qui suivent pas" qui vont me demander : "heuuuu...ouais ? c'est qui, cet Eric Mc Comber ?"

Aux premiers, je dis : "patience, que je te narre !", et aux autres je conseille d'aller voir à cette adresse , y sauront tout !

Donc, ma soirée d'hier. Elle a, en fait, commencé bien avant ; elle a commencé quand je suis allée relever mon courrier, un peu avant midi, et que j'ai découvert dans ma boîte aux lettres le paquet que mon amie Venise m'avait posté mi-décembre, depuis le Québec. Wow ! que je me suis dis ! ça a fini par arriver ! ( hors délais, mais, aux prix prohibitifs que demandent les Postes Canadiennes pour expédier quoi que ce soit hors des frontières, on ne peut pas, en plus, leur demander d'être performants, hein, ce serait pas humain !).

Munie de mon précieux paquet, je me suis engouffrée dans mon chez-moi pas douillet du tout, pour en inventorier le contenu tout à loisir ; parmi tous les petits trésors contenus dans cet envoi, un objet quadrangulaire et parallélépipédique, à couverture qu'on rangerait dans les "rouges", mais qui est en fait de l'orange fluo des stylos Stabilos, un livre : LE troisième écrit d'Eric Mc Comber lui-même, intitulé "La Solde", et qui vient de sortir (il y a deux ou trois mois) aux éditions La Mèche.

Marrant, j'avais justement commencé à remonter mon retard sur son blog, à Eric. J'ai posé le livre à côté de moi, puis j'ai fini d'avaler trois mois de retard sur "Roule, Rosie, roule !" ; et, enfin, quand j'ai eu tout fait de ce que j'avais à faire, j'ai charrié une brouette de bois dans la cuisine, (oui, j'ai carrément rentré la brouette dans la cuisine, na !), histoire de ne plus mettre un pied dehors, avec le -11° d'attendu hier soir, ça me disait moyen, j'ai bourré mes poêles pour essayer de maintenir mes 15° à l'intérieur, et je me suis collée en pyjama, au pieu, parce qu'il n'existe aucun autre endroit confortable dans ma vieille baraque berrichonne si pittoresque. Puis j'ai rapatrié bouquin, bouffe, clopes, tout ça, pas loin, et une ou deux minettes parce que ça allait bien et que ça tient chaud.

Et j'ai donné le top-départ de ma soirée avec Eric, ou plutôt, avec son livre. Depuis le temps que j'attendais ça ! Depuis le temps que je me demandais ce qu'il écrivait, ce que j'allais lire.....

Ah ! j'vous sens déçus, hein ? vous espériez du croustillant, du cru, du salace, mes p'tits gorets ? Oh ! y en a eu.....le bouquin d'Eric, c'est pas de l'édulcoré pour les matantes à salon de thé ! (ce qui ne veut pas dire que toutes les personnes qui ont du mal à lire un style "cru" soient des matantes à salon de thé, loin de moi cette pensée ! ) - c'est du viril, ça, mes biquets, c'est écrit comme s'écrivent certaines existences, dans la sueur, le foutre et l'haleine fétide des vies sans issues.....je vous parle même pas des relents d'alcool ! ça fleure pas bon le désodorisant, ce bouquin-là, parce que ça parle d'une vie sans joie, d'un être sans joie. Et qui, pourtant, a pleinement conscience de la vaste farce universelle dans laquelle il se vautre.

Ça vous intrigue, hein, mes lapins ? Lisez le bouquin ! Vous croyez que le livre est déprimant, parce que je vous dis qu'il raconte une vie sans joie ? j'ai pourtant ri, à en chialer, des fous-rires que jusqu'ici seuls John Irving ou Tom Sharpe avaient réussi à m'extirper. Oui, vous allez rire, tellement cette farce est grotesque, tellement c'est "hénaurme", jubilatoire, cette gaudriole triste, ces ruts impensables, ces coïts "Cervantesques" où s'englue le personnage principal du livre, ce Don Quichotte poignant sans bataille et sans gloire, arrivé au bout de toutes ses espérances, et même au-delà de ses désespoirs. Comme dans Kundera, vous y verrez cette farce amère que peut être une vie, quand le destin s'en mêle. Et je vous jure que c'est une farce.

J'ai lu. Direct. D'une traite, du début à la fin. Parce que quand on commence, pas moyen de s'arrêter, ça vous happe. Et j'y étais ; dans ce cagibi où travaille Émile Duncan, au cœur de la grande cité bétonnée, cette fourmilière humaine décadente qui se cherche en vain du sens, dans un monde productiviste qui broie et qui lamine, sans états d'âmes (c'est pas positif !), sans poésie, sans beauté, sans gloire. Univers terne où la culture est vue presque comme un vice, la musique, une mauvaise habitude, l'écrivain, une sorte d'aliéné aux idées malsaines. Un monde froid ou l'être, renié au profit du paraître, crie en vain dans le vacarme consumériste d'une société sans but et sans desseins, notre monde, CE monde.

Écrit différemment, ça aurait pu me foutre un sacré bourdon, me coller la rage, des envies suicidaires - ou l'envie de tuer le premier connard à cravate bien-propre-sur-lui qui serait passé dans mon champ visuel (en pleine nuit, dans le Berry, au milieu de la cambrousse, notez, chuis assez à l'abri de ce genre de pulsion homicide).

Mais le talent d'Eric Mc Comber, c'est ça : en même temps qu'un regard des plus lucides sur ce que nous avons laissé construire, sur ce que nous avons permis d'être, une formidable auto-dérision grinçante, ubuesque, sauvage, LIBRE ! et jubilatoire, sur les travers d'un monde sans épaisseur ni contours qui se prend pour le réel.

Émile Duncan est un paumé, mais il ne l'est pas moins que les gens qu'il rencontre, qu'il s'agisse de sa famille ou des greluches de passage que la vie lui colle dans les pattes, ne sachant pas mieux que lui trouver un sens à leur vie ; ce pourquoi, sans doute, ces baises tristes et paradoxalement gaies, quand la fête des corps supplée la fête des âmes en déréliction. Et lorsqu'il se sent épris, enfin épris, ce pauvre Émile, plus paumé que jamais, en équilibre instable sur des relations toujours boîteuses, n'entend plus en écho de cet amour indécis que la même indécision de sa Dulcinée coincée dans un "devoir être" social seriné par les journaux, les médias, et l'air du temps, à la fois mal à l'aise dans le vieux schéma de vie de sa mère, et dans le modèle de "femme libérée" amazone dont elle n'a pas le mode d'emploi. Nos sociétés sont devenues injonctives et féroces : "soyez gagnants ! soyez libres ! soyez heureux ! " nous hurlent-elles de tous côtés.....mais elles ne nous disent plus ni comment, ni pourquoi, et nous louvoyons dans la brume, éternels Ulysses d'éternelles villes moroses sous leurs festivités de néons, bourrés de désirs que nous ne savons plus élaborer pour donner du sens à nos vies, persuadés que consommer nous rendra plus heureux : " haha, j'ai plein de pognon que je dépense à des conneries, je suis plus heureux que toi ! "

En face de cela, Émile Duncan est nu, déchiré et sans armes ; il titube contre les murs de sa geôle, de verres en fille et de fille en verres, ne sachant où trouver d'issue, ignorant même s'il en est une.

Et tout cela, Eric Mc Comber nous le raconte avec une voix qui se grave au fer rouge dans nos chairs, et un vaste éclat de rire à la gueule de tous les dieux.

J'ai bien aimé, aussi, la forme du livre : Émile Duncan bosse comme correcteur d'agendas scolaires pour les "States", et c'est dans l'un d'entre eux qu'il écrit sa vie, au quotidien, et je me suis dit que ce que sont les États-Unis devenait bien plus compréhensible, quand on voit à quelle sorte de lavage de cerveau est soumise leur propre progéniture. Effarant, tout autant qu'effrayant ; monde voué à la soumission à la Norme, aux normes, monde standardisé, où il faut d'abord paraître, quoi que l'on soit - parce que l'être y est laissé en friche.

Dans le monde d’Émile Duncan, on solde, on solde toutes ces vieilleries que sont culture, poésie et littérature, musique et arts, solidarité et humanité - tous ce "superflu" qui faisait des hommes, mais puisqu'on a décidé qu'il fallait des robots, quel besoin ? "La Solde", c'est le vaste bazardage de toute une flopée d'espoirs qui ne savent plus comment fleurir. Et ce roman picaresque finit exactement comme il devait finir, dans la farce grossière de l'indécision, filant dans la nuit vers un avenir incertain, bardé de points d'interrogation.

Quand j'ai fermé le bouquin, il était vachement très tôt du matin, et j'étais hébétée comme quand on se prend une mandale en marchant dans la rue sans regarder devant soi, et qu'on se bouffe un poteau incongru, planté là dans le bitume. J'ai eu du mal à retraverser l'Atlantique pour rejoindre le Berry. J'avais fait un sacré voyage, mine de rien. Je me suis secouée. Je suis sortie appeler la chatte qui n'était pas rentrée, mais la garce taquinait le mulot hors de vue, j'ai fait chou blanc. J'ai poussé quelques pas jusqu'à la route, en dehors du cercle des lumières, le ciel était couvert, quelques flocons voltigeaient. Disparaissant au loin comme une ombre, m'est passée sous les yeux cette vision fugitive, d'une silhouette d'homme massive, la tête rentrée dans les épaules, chargée comme un baudet, titubant vers sa destinée hésitante... Tchao, Émile !

Ce ne fut qu'un instant, vous savez, ces clins d’œil que vous fait un bon auteur, quand son personnage est vivant, si vivant en lui qu'il sait lui donner âme, à défaut de chair (c'est déjà un début...).

Je suis rentrée me coucher. Dans la boîte-à-gueule de la cuisine, Peter Gabriel entamait "Mercy Street".


Pour ceux qui se diraient : "ouais, on le lirait bien, ton bouquin québécois, là, mais ousqu'on le trouve ?" , fastoche :
- On peut le commander (ou aller voir) à la Librairie du Québec, Paris 5ème, un clic sur Google et c'est fait, on peut même commander par téléphone ! [Désolée....tuyau perçé ! ]
- Ou aller chez son propre libraire (un vrai ! pas un de ces vendeux d'bouquins qui se prennent pour ce qu'ils ne sont pas !), qui lui, le commandera pour vous à la Librairie du Québec (compter de l'attente, faut 8 semaines s'ils doivent opérer le réassort ! les cargos s'enrhument, de ce temps-là....), [ pas valable non plus....]
- ou, pour les moins timides, contacter l'auteur lui-même sur son blog, hé, ça ira plus vite, il est en France, pour le moment !! si ça se trouve, il a du stock ! tentez le coup....
Et, en désespoir de cause, l'auteur sera en Mars au Salon du Livre de Paris, bougez vos fesses !

----> INFO DERNIÈRE MINUTE ! Notre amie Pieds-sur-terre a tenté la Librairie du Québec ; mauvaise nouvelle, celle-ci ne travaille pas avec la maison d'édition d'Eric Mc Comber. Vous pouvez oublier, et oublier aussi votre libraire, du coup, il ne pourra se le procurer.....seule chance : acheter en ligne, auprès de l'auteur lui-même ! (descendez la colonne de droite de son blog, il y a toutes les infos !)

jeudi 6 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - FIN



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 9


La Horde en dehors du village avait vu les Hommes se précipiter, rentrer armés, puis se re-précipiter tous au-dehors, alarmés, et sans y rien comprendre. Ils craignaient tous que Gris n'eût été tué, pourtant sa voix ne leur était point parvenue, et ils ne savaient que penser, déconcertés. Ils hésitaient, et sans leur Chef, ne savaient plus que faire ; la femelle de Gris tremblait.

Gris, lui, se trouva soudain seul, et pensa mille fois régurgiter sa mule et ses brigands sur le dallage. Néanmoins il se contint, et dès qu'il se fut assuré que tout le monde était parti, il fila, sa peur aux fesses, sans demander son reste et en rasant les murs, ébahi d'être encore en vie. C'est un boulet de canon gris que la Horde vit débouler au milieu d'elle. D'un filet de voix haletante, Gris leur lâcha :
- "c'est fait, filons !" - sans même ralentir sa course. Toute la Horde se hâta à sa suite, trop heureuse de s'éloigner, et ce n'est qu'au plus profond des bois touffus que Gris daigna enfin s'abattre, le cœur battant, se jurant bien de n'y plus retourner. Mais il avait gagné sur la Horde une autorité souveraine que plus aucun ne lui contesterait, et un prestige durable. N'avait-il pas, seul, affronté les Hommes au cœur de leur Grande Tanière ?

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Les villageois, ensemble, armés, munis de lanternes, se hâtaient sur le chemin menant à la grand-route, quand soudain le galop d'un cheval se fit entendre devant eux.

- " C'est mon mari qui rentre !" s'écria la femme, toute joyeuse.
- "Le cheval est seul !", répondit une voix - et elle s'évanouit de nouveau.
- " C'est bien sur la route qu'il faut aller !", crièrent des hommes.

On se hâta. Ce fut long, car cela s'était passé loin, en suivant la route - les loups eux, savaient aller tout droit, mais pas les villageois. On finit néanmoins par apercevoir la charrette au loin sur le bord de la route, et par arriver sur les lieux du carnage. La mule avait été bien dévorée, et la plupart des brigands, bien entamés. Ce que personne ne s'expliquait, c'était pourquoi les loups n'avaient touché ni la mère, ni le père du petit, et avaient épargné le cavalier, qu'on releva inconscient, blessé et mal en point, mais vivant. Ni, non plus, pourquoi le grand loup gris était venu déposer le petit à leur soin, en l'église. Ne sachant rien de la Loi des Loups, ignorants du débat qui les avait opposés, femelles d'un côté, mâles de l'autre, tous virent là l'action de la Providence.

C'était un prodige, disaient-ils entre eux, un vrai prodige de Noël. Mais le spectacle peu ragoûtant qu'ils avaient sous les yeux leur avait quelque peu tourné l'estomac, et les plus délicats boudèrent ensuite les agapes attendues avec tant d'impatience quelques heures plus tôt, montrant par là le signe d'une tempérance tout à fait honorable.

On releva les pauvres parents de l'enfant, qui furent ensevelis dignement, aux frais de la paroisse, et on brûla les restes des brigands et de la mule (mais à part, car la mule n'avait certes pas mérité tel voisinage !), afin de prévenir les pestilences, et parce qu'il n'était pas de terre digne d'accueillir un tel lot de coquins. L'histoire se répandit bientôt, bien sûr un peu enjolivée, et la contrée devint plus sûre, les brigands à l'avenir hésitant à hanter des environs qu'on pensait défendus par les loups. Plus tard, on édifia une croix sur le lieu du combat.

L'homme se rétablit après être longtemps resté alité - il s'en était fallu de peu - et prit chez lui le petit orphelin, qu'il éleva comme son propre fils et dont il fut parrain, ayant assisté sa naissance. On lui remit les biens des parents décédés, à savoir la charrette et son contenu, ce qui permit de donner un nom à l'enfant, car on trouva, en fouillant les effets, les papiers de famille. Ces gens allaient trouver refuge auprès d'une tante âgée, leurs affaires ayant mal tourné dans la ville où ils avaient cherché à s'établir jusqu'alors. La tante, prévenue, en reçut un tel coup qu'elle trépassa, laissant l'enfant héritier de ses biens, et tranquille pour l'avenir. Son père adoptif veilla ses intérêts, et tout alla fort bien pour lui.

Comme il était né la nuit de Noël, on le prénomma Emmanuel, ça allait de soi. Mais ses compagnons de jeux le surnommèrent "Louvart", comme les jeunes loups, parce que c'était un loup qui l'avait amené parmi eux. Il ne s'en formalisa point, parce qu'il avait bon caractère, et que cela lui était dit en manière d'affection. On l'aimait bien, et on le disait chanceux, car lorsque, une fois un peu grandi, on lui confia des bêtes à faire paître, jamais les loups ne s'y attaquèrent, et il devint un bon berger, qu'on payait bien pour cette raison.

Des loups, on n'en voyait plus guère, de toute façon, ils se faisaient discrets, depuis cette fameuse nuit. Mais il arrivait quelquefois au petit Emmanuel "Louvart" de croiser brièvement, dans une trouée de feuillage, le regard d'or d'un grand Loup gris qui le regardait en silence, un instant, l'air satisfait, puis s'en allait comme il était venu, en silence, remuant le panache de sa queue portée haut.....

FIN
Anne, 27 décembre 2010

mercredi 5 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - 8



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 8


Alors le prêtre leva la main, et demanda silence d'une voix d'autorité. Le silence se fit, et chacun attendit. Un loup. Dans l'église. La nuit de Noël. Des hommes, une fois Gris passé devant eux, s'étaient précipités pour revenir de suite, qui armé d'une trique, qui d'une fourche, qui d'une faux, et se massaient devant l'entrée, se tenant prêts à la curée. Chacun tremblait, mais se taisait.

Gris fit encore trois pas, il était presque aux pieds du prêtre, et leva vers lui ses yeux d'or, terrorisé quand il croisa les yeux de l'Homme. Alors, avec un gémissement, il déposa le paquet qu'il tenait sur le sol devant lui, et reculant, s'aplatit, fou de peur, attendant sa mort.

Le paquet avait dû choir un peu brusquement, car soudain il se mit à remuer, et l'on entendit clairement, dans ce silence épais, les vagissements du nouveau-né.

- " Un enfant ! il y a un enfant là-dedans !" s'écria-t-on de tous côtés, et Gris trembla plus fort. Pourtant personne n'osait bouger, pas même les hommes, au fond, armés de fourches et de faux.

Médusé, le prêtre osa quand même s'accroupir, prudemment, et, tirant le paquet à lui, défaire les couvertures. Un enfant. C'était bien cela. Un petit garçon nouveau-né, le cordon pas encore sec, né depuis très peu de temps, et qu'un loup amenait là. Qu'étaient donc devenus les siens ? Il saisit le bébé dans ses mains, et se dressant, le montra à la vue de tous :

- " Voyez, mes Frères" ! s'exclama-t-il, "ce loup nous amène un enfant !!! "
- " Il a dû arriver quelque chose sur la route ", s'écria une matrone.
- " Sur la route ! Ah ! Et mon époux qui n'est pas rentré ! " - Dans l'un des bancs, à droite, une femme tomba évanouie.

Gris, aplati sur le pavé, ne savait plus quoi faire de lui et n'osait pas bouger.

- " Il faut aller porter secours !", dirent plusieurs voix, " il a bien dû se passer quelque chose ! "
- " Et le loup ? qu'allons-nous faire du loup ? ", dirent plusieurs autres.

Le prêtre regarda Gris, plus mort que vif, l'enfant toujours dans ses mains, et parla enfin.

- " Mes Frères ", dit-il, " c'est aujourd'hui la nuit de Noël. En cette nuit nous ne saurions verser le sang d'une créature, fut-ce même un loup, et encore moins en ce lieu. Voyez ! Il a pris le risque de nous amener cet enfant, quand il aurait pu s'en repaître ! Sans lui, cet enfant serait mort cette nuit, avec le froid qu'il fait ! Allons plutôt sur la grand-route, voir si quelque accident ne s'y serait produit, et laissons aller cette bête, qui a fait preuve d'humanité !"

- " Oui, c'est cela ! allons voir ce qui a pu se passer !", crièrent des hommes.
- " Mais de quel côté aller ? ", s'exclamèrent certains.
- " Vers la ville !", s'écria d'une voix étouffée la pauvre femme dont l'époux manquait, " mon mari en revenait, et il n'est pas rentré, et c'est inhabituel !"

En un instant tout le monde se précipita, cherchant lanternes et fourches et tout ce qu'on pouvait. Ce fut une débandade, et jamais, cette année-là, le prêtre ne finit son office de Noël.

Il resta seul, l'enfant pleurant toujours dans ses mains, Gris tremblant et tapi non loin de lui, roulant des yeux affolés. Alors, il se baissa, remmaillota le bébé au chaud dans sa couverture, et doucement, sans oser toucher Gris néanmoins, d'une voix douce il lui dit :

- " Merci, Loup. Tu peux aller à présent. Ta mission est remplie".

Puis il se hâta vers la sacristie, non sans un signe de croix hâtif et quelques excuses à son Dieu, adressées in petto.


(à suivre)


mardi 4 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - 7



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 7


Aux abords du village cependant tous s'arrêtèrent. L'odeur des Hommes affluait à leur truffe, et ils la redoutaient. Leur sauvagerie s'intimidait de tant de proximité. Gris n'en menait pas large, quand il s'approcha de la première tanière, le petit d'Homme dans la gueule. Il allait poser l'enfant sur la pierre froide du seuil, quand quelque chose l'arrêta ; ça sentait l'Homme à pleine truffe, ça oui, mais pourtant il sentait le lieu vide, bien que l'odeur fût encore chaude. Où donc étaient les Hommes ? Gris était perplexe. Que devait-il faire ?

" Aller jusqu'à une autre tanière", se dit-il... Son angoisse augmentait à chaque pas, d'être ainsi près des Hommes, mais il s'était donné cette mission, mais la Horde entière, les yeux fixés sur lui, suivait en silence sa marche dans la nuit, aussi, le cœur battant, poursuivit-il sa quête. Tanière après tanière, Gris porta l'enfant jusqu'au seuil. Tanière après tanière, il sentit qu'elles étaient vides. Où étaient donc les Hommes ?

Ainsi faisant, il parvint au cœur du village. Là se dressait une tanière immense, brillamment éclairée, d'où sortait une clameur épouvantable, et Gris, (qui jamais de toute sa vie de Loup n'avait entendu d'orgue), se demandant quelle sorte de bête beuglait là, suppliciée, crut bien défaillir de terreur. Puis il entendit la Voix des Hommes, et sut qu'ils étaient là, tous. Alors il pensa qu'il y avait Conseil de Meute, et que chacun donnait de sa voix, comme eux autres les Loups, quand ils se rassemblaient, et cela lui redonna courage.

Il avança résolument vers la Grande Tanière (dont on laissait la porte ouverte pendant l'office de Noël, afin que jusqu'au dehors on entende célébrer le Renouveau qu'on fête cette nuit-là, au mitan de l'Hiver, et ses promesses à venir).

Plus Gris approchait, son fardeau dans la gueule, et plus ses oreilles se couchaient, plus il sentait croître sa peur, plus il serrait sa queue entre ses pattes. L'odeur des Hommes devenait insoutenable, et le cœur au bord des crocs, Gris se sentait prêt de défaillir. Il hésita sur le seuil. Tous les Hommes lui tournaient le dos, même celui qui devant lui, entouré de deux jeunes non-matures, devant une sorte de pierre au milieu, loin là-bas, marmonnait tout seul dans le silence des sons qu'il ne comprenait pas. Il y eut un silence, puis un bruit cristallin s'éleva comme l'Homme devant la pierre élevait quelque chose de rond et de blanc. Alors tous les Hommes dans la tanière s'agenouillèrent et baissèrent la tête. Ce devait être le Chef de la Horde, pensa Gris, et c'était à lui qu'il devait donner le petit.

Gris respira un grand coup, et s'avança dans le silence, au milieu des Hommes. Il ne regardait que devant ses pattes, presque aplati de terreur, et s'aperçut qu'il tremblait, lui, Le Chef de la Horde. Jamais aucun Loup, à sa connaissance, ne s'était ainsi trouvé seul au milieu des Hommes, jamais, et lui, Gris, le faisait ce soir-là pour la première et - il l'espérait... - la dernière fois de sa vie.

Ce fut un enfant dissipé qui le vit le premier, comme il avançait, peu fier de lui ; le petit tira la manche de sa grand-mère, et reçut une taloche.

- " Mais mémé, mémé, regarde !" insista l'enfant en montrant du doigt, et sa bonne vieille mère-grand, ayant jeté un regard machinal dans la direction indiquée, pensa mourir de saisissement, et eut un hoquet de surprise, qui fit réagir ses voisins de banc. Il y eut un cri étouffé, puis des murmures effrayés, puis des retraits précipités vers les extrémités des bancs.

- " Un loup ! Doux Jésus, un loup dans l'église !" s'exclamait-on entre haut et bas.

Gris avançait toujours, à moitié mort de peur, et se croyant perdu. Car certainement, il allait se faire tuer ici, dans cette tanière, et sentait déjà les piques des fourches lui taquiner les côtes......

Le prêtre enfin entendit les murmures, et sentit qu'on dérangeait son office de Noël. Courroucé, il se retourna dans le dessein de ramener ses ouailles à un peu plus de décence - et resta stupéfait, la bouche ouverte, devant le singulier spectacle. Devant lui, dans la travée centrale, s'avançait un grand loup gris d'une taille formidable, pour autant qu'il en pouvait juger, car pour l'instant l'animal, plus mort que vif, semblait vouloir s'infiltrer dans les joints du pavement. Un loup, en effet, un loup - un loup qui tenait dans sa gueule quelque chose enveloppé d'une couverture.
(à suivre)

lundi 3 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - 6



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 6


Ils vinrent d'abord à la mule, et virent qu'elle était morte. Déjà, certains, que la faim rendait imprudents, cherchaient à y plonger la dent, mais Gris y mit bon ordre, et en vitesse. Il était le Chef, et l'on ne mangerait qu'après lui. Ils tournèrent un moment autour des Hommes, s'assurant de leur mort. Gris s'aperçut que la femelle était morte, bousculée dans le combat, ou brûlée de sa fièvre. L'un des mâles qui en avait pris soin aussi. L'autre, blessé, vivait encore, inconscient. Des brigands, il ne restait que des morts, ou des agonisants.

Gris chercha le petit d'Homme. Sous le buisson où l'avait caché son père, il trouva sa femelle, couchée contre, et qui veillait, babines retroussées. Alors, il sut quelle décision il fallait prendre, et remettant à plus tard le sort du nouveau-né, il alla calmer sa faim sur la mule, entraînant les autres à la curée.

La bête était efflanquée, mais elle calma déjà un peu leur faim, et ils finirent de se caler le ventre en saignant les blessés. Gris, qui dirigeait la meute, donnait le premier coup de dent, désignant ainsi aux autres la proie qu'il fallait prendre, et épargnant par là les trois voyageurs de leurs crocs. L'un, qu'il flaira, était blessé mais vivait encore, et le froid, arrêtant le sang de ses blessures, le ranimerait peut-être. La femelle d'Homme et son mâle étaient morts ; mais pourtant, à ces trois là, il ne toucha point. Quelque chose en lui y répugnait, qu'il ne s'expliquait pas. Il avait vu les mâles s'occuper de la femelle, prendre soin du petit. Les autres étaient les assaillants... Les mâles s'étaient battus avec bravoure..... C'était peut-être cela.....

Il y eut assez pour rassasier tout le monde, et même des restes. Alors seulement, quand la Horde fut occupée à lécher ses babines, le ventre plein, Gris retourna sous les buissons, et, se couchant près du petit d'Homme, montra à sa femelle qu'elle pouvait le lui confier, et manger. Rassurée, elle s'en fut enfin apaiser sa faim.

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Au village les cloches avaient sonné l'office, et chacun, plein de gaieté, se hâtait. De la dernière maison du village, on avait guetté le voyageur absent jusqu'à la dernière minute, et on s'en allait à présent vers l'église, le cœur étreint d'angoisse, espérant à chaque instant entendre venir de l'arrière un cheval au grand trot, qui dirait le retour du voyageur.....

Ailleurs, la Horde repue était moins belliqueuse, et autour de Gris, qui avait tiré le petit d'Homme du buisson, tout le monde réuni se demandait qu'en faire.

- " C'est un petit d'Homme.", disaient les mâles. "Sa place n'est pas avec nous. Comment survivra-t-il ? Il vient de naître. Nos femelles n'ont pas de lait pour lui."
- " Si nous le laissons, il mourra sûrement !", arguaient les femelles. "Allons-nous le laisser là ?".
- " Nous ne pouvons l'emmener, pourtant", répondaient les mâles - et tous avaient raison, les mâles comme les femelles.

Alors Gris réclama le silence.
" Nous ne pouvons ni l'emmener, ni le laisser", dit-il. "Alors, la meilleure chose à faire... c'est d'aller aux tanières des Hommes, et de le laisser à l'entrée de l'une d'elles. Un de leurs Chiens aboiera, ils sortiront, et sauront bien quoi faire."

Le chœur des Loups approuva la sagesse de Gris, qui venait de trouver la solution. Il était le Chef, celui qui les guidait, celui qui savait.

Gris ramassa dans sa gueule le petit paquet de couvertures où l'enfant se tenait coi, endormi ou trop effrayé pour gémir - ou trop faible, et cela l'inquiétait - et, se détournant du lieu du carnage, il prit sa piste vers les Hommes, et leurs étranges tanières de pierre, de torchis et de bois. D'abord indécis, les autres peu à peu mirent leurs pas dans sa trace, et ils processionnèrent ainsi dans la nuit froide.

(à suivre)

dimanche 2 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - 5




Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 5



L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Là-bas près du feu, sur le bord de la route, deux vies peinaient, l'une à naître, et l'autre à se maintenir. La femme, ses forces presque consumées, par instant inconsciente, luttait pour chasser hors d'elle cette petite vie qu'elle avait abritée, et de leur mieux, malhabiles et tremblants dans ce rôle qui n'étaient pas le leur, les hommes l'aidaient.

Le premier couinement de l'enfant, répercuté dans la nuit claire, fit dresser les oreilles des louves, aux aguets dans l'ombre. Quelque chose s'éveilla en elles, un instinct très obscur de douceur et de protection. La femelle d'Homme avait enfin fait son petit. Les deux mâles s'affairaient auprès de lui, le lavaient l'emmaillotaient, l'enveloppaient dans une couverture, nouée sur le dessus comme on enveloppe un paquet de prix.....

Chez les Loups, les avis étaient partagés. Le petit d'Homme était perçu Proie facile pour les mâles, et les femelles se sentaient plus enclines à protéger la femelle d'Homme. Elle était mère. Elle avait un petit. L'instinct les commandait. Pourtant, si elles-mêmes à cet instant s'étaient trouvées suitées, l'enfant aurait été proie tendre pour les louveteaux. Mais il n'était pas temps pour elles, et leur instinct parlait donc en faveur de l'enfant.

" La femelle a un petit", grondèrent-elles dans la voix des loups. "on ne peut pas la toucher, les petits sont l'avenir d'un clan". C'était la Loi.

" Ce n'est pas une femelle du Clan", grognèrent les mâles, "son petit est gibier comme un autre". Et ça aussi, c'était la Loi.
Lesquels l'emporteraient ? Que déciderait la Horde ? Ils n'eurent pas le loisir d'y argumenter davantage.

Soudain, des cris fusèrent. Vifs comme l'éclair, des Hommes avaient surgi de la nuit, et assaillaient les voyageurs. Tout occupés du petit d'Homme et de ce qu'il convenait d'en faire, les Loups avaient baissé leur garde, et leur vigilance s'était trouvée prise en défaut. Ils n'avaient rien senti venir.

Ils se massèrent en lisière des fourrés qui les abritaient et regardèrent. Là-bas près du feu, un des Hommes avait tiré d'une sacoche une de ces choses à tuer de loin, et faisait feu sur les assaillants. Deux d'entre eux tombèrent aussitôt. Les brigands, trop sûrs de leur fait, n'avaient pris que des couteaux et des gourdins ; un seul d'entre-eux, tombé parmi les premiers, avait une arme à feu. L'autre Homme ramassa le petit paquet où criait le nouveau-né, et se hâta de l'enfoncer au creux du buisson le plus proche. Puis d'un saut il fut à la charrette, attrapa un solide manche d'outil et vint à la bataille.

Ce fut la mêlée générale. On criait et on piétinait tout autour du feu, et la malheureuse mère, dont personne ne s'occupait plus, fut plus d'une fois foulée aux pieds par les belligérants. Les deux Hommes se battaient avec l'énergie du désespoir. Une balle perdue atteignit la mule, qui s'abattit comme une masse et resta inerte. Le cheval, affolé, se cabra et, rompant son frein, s'enfuit dans la nuit. Quelques-uns des jeunes Loups se fussent volontiers jetés à sa poursuite.

" Restez !", aboya Gris, coupant court à leur élan, "Restez ! Avant peu, il y aura ici de quoi se repaître !". Les jeunes se retapirent en silence, suivant des yeux la bataille.

L'odeur du sang parvenait jusqu'à eux, avec celle de la peur, et aiguisait leur impatience.

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Devant le feu les corps tombaient, les coups de feu partaient, les Hommes criaient. Des blessés râlaient dans la nuit, agonisants. Dos à dos, les deux voyageurs faisaient front, un brandon dans une main, une arme dans l'autre - l'un avait son arme à feu, l'autre un solide gourdin avec lequel il avait fracassé quelques crânes. Bientôt celui-là tomba, percé d'un coutelas, assommant son meurtrier d'un dernier coup donné de son dernier élan. Le dernier à tomber fut l'Homme qui tenait l'arme.

Autour des brandons dispersés qui s'éteignaient en gémissant dans la neige froide, ne régna plus bientôt que le silence. Plus rien ne bougeait. Même l'enfant nouveau-né avait cessé ses cris.

Il y eut un long moment de silence, où les Loups observèrent avant de se risquer. Puis, doucement, silencieux, circonspect, Gris s'avança, bientôt suivi de Balafré, puis de Roux, puis des autres.

(à suivre)

samedi 1 janvier 2011

Conte de Noël (marronnier de saison) - 4




Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 4


L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Gris et la Horde avaient battu l'espace, et mené grand train. Ils avaient levé un grand cerf assez vite, mais le dix-cors s'était forlongé, et dépités, il leur avait fallu rompre. Néanmoins la nuit était jeune encore, et leur espoir pas encore vain. Ils s'étaient remis en quête. Ils couraient au vent depuis un assez long moment, quand une odeur frappa Gris, qui le fit stopper net. Il humait l'air à grands traits, incertain.

Oui, c'était bien cela. Feu. Cela sentait le feu, là-bas, vers le chemin des Hommes. D'un bref aboi il arrêta la Horde. Ils le virent, et humèrent aussi. Du feu, à cet endroit ? Les Hommes avaient leurs feux plus loin, bien plus loin, là où ils avaient leurs tanières d'édifiées.....Tous, ils connaissaient la brande et les bois mieux que quiconque, et il n'y avait pas tanière d'Homme avant bien du chemin ! Du feu ?

Gris craignait un danger pour la Horde. Il fallait aller voir. En silence, l'un derrière l'autre, par meute, celle de Gris d'abord, puis celle de Balafré, puis celle de Roux, ils marchèrent vers ce feu des Hommes qui n'était pas à sa place, ici et à cette heure.

Ils arrivèrent face au vent, et la fumée leur piqua les yeux. Devant eux il y avait le feu. Une femelle d'Homme était allongée tout auprès, et deux mâles silencieux gardaient les yeux fixés sur elle. Ce fut alors une autre odeur que le vent leur porta...

La femelle d'Homme était en train d'avoir son petit, là, dans la nuit la plus froide de l'hiver à ce jour, dans la neige et loin de leurs tanières.

L'odeur du sang et des matières, chaudes et alléchantes, leur mit salive aux crocs. Trois adultes - et un petit en train de naître. Des Proies aisées qui calmeraient leur faim.

Gris réfléchissait, cependant indécis. Il arrivait que les Hommes aient une sorte de chose qui crachait du feu et pouvait tuer à distance, et Gris supputait les risques qu'il y avait d'attaquer ceux-là. Il cherchait à forcer son odorat, pour sentir l'odeur de la poudre et de la graisse qu'il y avait sur ces choses, mais la fumée masquait tout, et il n'arrivait pas à prendre sa décision. A ses côtés il sentait les autres brûler d'en découdre, la faim leur tenait le ventre à présent. Balafré claqua des dents, passant sa langue sur ses babines.

Gris, quoiqu'hésitant encore, allait se décider à l'attaque quand Roux, les oreilles couchées et le poil hérissé, s'aplatit soudain en reculant. Tous regardèrent dans la même direction, et sentirent plus qu'ils ne virent un autre mâle d'Hommes qui comme eux, guettant dans l'ombre, se détourna et fuit, ne les ayant pas même aperçus.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Gris fouillait dans sa mémoire. C'était un Loup d'expérience. Tout jeune encore, avant de quitter sa meute de naissance, il avait chassé près de son père, loin à l'Est. Il se souvenait. Il y avait eu à cette époque grand trouble chez les Hommes, et grandes batailles qui leur laissaient provende facile. Il se rappelait. Parfois à la nuit noire, il avait vu des Hommes épier ainsi, avant d'attaquer. Ils attaquaient pour tuer, non pour manger, et cela avait stupéfié Gris. Apparemment, il était question de territoires à saisir, ou à défendre, d'après ce qu'il avait pu comprendre de ces êtres dangereux, qu'il n'approchait qu'avec prudence. Eux, Loups, n'attaquaient jamais les mâles adultes, surtout en groupe. Parfois leurs femelles ou leurs petits, quand ils gardaient, isolés, leur bétail qu'ils menaient paître le long des chemins. Jamais les Loups n'approchaient volontiers ces sortes de créatures imprévisibles.

Allait-il y avoir une attaque ? Ces trois-là, près du chemin, avec une femelle qui faisait son petit, étaient-ils donc dangereux pour l'autre qui les épiait, ou en danger de par cet Homme? Le Gris en oubliait sa faim. Fallait-il attaquer, ou attendre ?

Un bref regard à ses acolytes lui permit de comprendre qu'ils étaient tout aussi indécis que lui.

Alors, reculant prudemment, et regroupés assez loin pour tout épier sans être vus, toujours silencieux et invisibles, ils attendirent, et guettèrent.

(à suivre)

vendredi 31 décembre 2010

Conte de Noël (marronnier de saison) - 3




Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 3


- " Holà, l'ami !", cria-t-il dès qu'il fut à portée de voix, " auriez-vous du tracas ? "

L'autre leva la tête :
- " Oui, Monsieur, j'ai grand souci ! Ma femme que voici va avoir notre enfant, et souffre déjà grand mal ! Il est trop tard pour continuer, le petit est en route. Je tâche de faire du feu...."

Le cavalier rangea son arme, poussa son cheval non loin de la mule, mit pied à terre et attacha sa bête. Il songeait par devers lui que ça ne faisait guère son affaire, cela, et que ça ne lui donnait pas d'avance.....Mais le moyen de laisser deux êtres en perdition sur la grand-route, au milieu des bois, un soir de Noël ? C'était risquer la damnation, et il s'en souciait peu ; en général il n'était point dur à autrui, par tempérament et par intelligence, et ne refusait pas un service, persuadé que c'était le meilleur moyen d'en obtenir un en retour, quand l'occasion faisait besoin.

Il prêta assistance à l'homme pour lancer le feu, lui laissant le soin de trouver une marmite dans ses effets, de la remplir de neige et de la mettre à chauffer.

La femme était dans les douleurs, presque inconsciente, fiévreuse. C'était son premier petit, et d'après l'aspect qu'elle montrait, cela risquait bien d'être aussi son dernier, se dit-il tristement. Les choses étaient en route, et même en forçant sa bête jusqu'à la fourbure, il ne pourrait à temps aller jusqu'au village et ramener une matrone. Il fallait durer là, attendre que l'enfant fût né, puis les amener au village et les mettre à coucher dans la grange, faute de mieux. On verrait demain.......

Et l'attente commença dans le froid et la neige, et les gémissements de douleur de la femme qui peinait là, non loin d'eux, aussi près du feu que cela se pouvait. Les deux hommes se taisaient. De temps à autre le cavalier tenait haut une lanterne, quand le mari voulait juger de l'avancée du travail. C'était long, la femme était sans forces, le petit tardait à venir, et les efforts de la mère étaient faibles ; elle s'épuisait, rongée de fièvre. Les deux hommes n'osaient rien se dire, mais les regards graves qu'ils échangeaient disaient assez leurs craintes, et leur angoisse. Il n'était pas certain qu'elle y survive. Quant à l'enfant.....!

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Sur la route quelqu'un marchait ; fatigué et dépenaillé, l'homme, pressé de retrouver la chaleur d'un bon feu et quelque nourriture, se hâtait. Il rapportait à ses complices d'assez bonnes nouvelles, car on était la nuit de Noël, et presque chaque logis resterait vide pendant le temps de la messe ! Il y avait des affaires à faire dans les fermes éloignées du bourg, à condition de faire vite, et de ne pas traîner.

Lorsqu'il aperçut un feu et une charrette devant lui sur la route, il stoppa net, alarmé. Qu'était-ce donc ? Se glissant aussitôt hors de la route, il s'enfonça dans les bosquet, marchant le plus doucement possible. Il arriva auprès sans même être entendu, tant les voyageurs étaient à leur affaire.

Bon, une femme qui accouche, bien. Deux hommes, facile d'en venir à bout. Personne à des lieues à la ronde, une aubaine facile. Bon, deux bêtes à revendre, une charrette semblant pleine, peut-être de l'argent.....Il fallait prévenir les autres ! Un rictus de satisfaction sur sa face de canaille, il s'enfonça dans les bois, cherchant son chemin, d'abord doucement, puis de toute sa vitesse quand il fut sûr qu'on ne pouvait plus l'entendre. Il connaissait les environs comme sa poche, et ne fut pas long à rejoindre sa troupe.

Il raconta sa découverte, et parla aussi des fermes que la messe de Noël allait vider de leurs gens. On mesura les risques. Dans les fermes il y avait des chiens, peut-être de vieilles gens ou quelque domestique commis à la garde, et peut-être des armes. Ces voyageurs sur la grand-route, encombrés d'une femme en gésine et peut-être sans armes, étaient un meilleur coup. Ils étaient plus nombreux, l'affaire serait facile, et tout de même de bon rapport.

Ils burent et, comme les loups quelque temps plus tôt, crièrent leur joie d'avoir à courir sus.

(à suivre)

mercredi 29 décembre 2010

Conte de Noël (marronnier de saison) - 2



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 2

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Tandis que Gris et la Horde couraient à la Proie, tandis que les brigands se chauffaient dans l'attente, et tandis qu'une charrette errait seule sur une route incertaine, dans un village quelque peu écarté de la grand-route, chacun pressait son train et faisait diligence ; car ce n'était pas n'importe quel soir de l'année, que ce soir là.

Ce soir là, les âtres bien remplis crépitaient de bonheur. Ce soir là, les tables, aussi bien garnies que le permettait l'aisance de chacun, étaient dressées dans l'attente des convives, qui ne manqueraient pas de leur faire honneur, revêtus de leurs plus beaux habits de fête. Ce soir là, chacun pensait au beau moment qu'on allait vivre, à rire et à danser, avec les parents et amis.

C'était le soir de Noël, et les bêtes avaient été nourries et abreuvées avec soin et largesse, afin de n'avoir point à s'en préoccuper avant le lendemain, et parce que pour elles aussi c'était fête. Point d'âne et point de bœuf qui, épuisé de labeur le reste de l'année, n'eût ce soir-là reçu douceur et belles paroles, et tout était quiétude dans les étables chaudes.

Chacun se hâtait à sa toilette, et riait de bon cœur à la pensée du souper, mais avant il fallait remplir ses devoirs de Chrétien, et chacun avec soin se préparait pour l'office, que le sacristain sonnerait bientôt au clocher de l'église.

Dans une seule maison seulement, à la sortie du village, on guettait anxieusement le chemin, car l'homme du lieu, parti depuis le matin à la ville lointaine pour affaires, tardait à rentrer, et tous guettaient le pas de son cheval.

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Un cheval trottait comme il pouvait sur la route enneigée. Celui qui le montait avait hâte de rentrer, et pensait avec joie aux douceurs du foyer. Sa vente avait eu bonne conclusion, et il rapportait de l'argent, et quelques présents pour les siens.

Il poussait sa monture, bien qu'elle fût un peu lasse, parce que la nuit était venue et qu'il ne faisait guère bon s'attarder en chemin. Il espérait pouvoir rejoindre les siens rapidement, chez lui ou à l'office. Il tendait l'oreille, attentif, guettant les cloches qui sonneraient claires dans la nuit froide - mais il était encore loin. Il avait pris soin de s'armer pour la route, et redoutait le loup moins que le voleur, sachant sa bête rapide et le loup couard devant la force.

Il fut surpris d'apercevoir au loin une charrette arrêtée sur le bord du chemin. Mettant son cheval au pas, il sortit son pistolet de ses fontes, et arma le chien. Quoi qu'il y ait devant lui, il aurait matière à répondre si on voulait lui faire mauvais parti. Il s'approcha au pas. Bientôt, il distingua sur le côté de la route une mule attachée qui cherchait tristement pitance, puis entrevit le dos d'un homme occupé à rassembler du bois en tas, glané aux alentours, dans le dessein de faire du feu. Une forme oblongue, étendue non loin dans la neige, l'intrigua.

(à suivre)

lundi 27 décembre 2010

Conte de Noël (marronnier de saison) - 1



Comment Gris le Loup s'approcha des Hommes 1


L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Ils allaient se mettre en chasse, et Gris regarda sa horde avec fierté. Ils étaient tous, mâles et femelles, dans la force de l'âge, en pleine possession de leurs forces ; leur agilité, leur endurance et leur courage étaient sans failles, et lui, Gris, était leur chef.

L'hiver les voyait réunis, sa meute, et celle de Balafré, son frère, et celle de Roux, dont le poil fauve rutilait au jour de mille feux comme l'eau jaillissante des torrents. Ainsi ils unissaient leurs forces pour chasser, et affronter l'hiver. Gris avait établi sa dominance et il les menait tous.

Il hurla de toute sa joie et de toute sa faim. La Quête commençait, et les autres lui répondirent, impatients, affamés eux aussi - exaltés.

Ils s'élancèrent à la suite de Gris dans la nuit. Roux et Balafré couraient un peu en retrait, à hauteur de chacune de ses épaules, leur femelle auprès d'eux, et chaque meute suivait son chef.

Les vastes espaces endormis étaient leur fief. Ils chercheraient la Proie, la traqueraient sans pitié, et sa défaite serait aussi celle de leur faim. C'était la Loi.

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

Autour d'un feu des hommes étaient assis, dans cette cabane de bûcherons qui les abritait et dissimulait leurs rapines aux yeux de leurs semblables. C'étaient là gens de sac et de corde, et peu valaient grand-chose. Ils savaient tuer et piller, violaient selon leur faim, et s'entr'-égorgeaient sans pitié s'il le fallait.

Dans leurs yeux ne brillait aucune bonté, et leur rire n'était jamais gai. Ils attendaient là, désœuvrés, la bonne aubaine qui les ferait bourreaux, sans vergogne et sans remords.

Ceux de la bande partis en éclaireurs ne tarderaient pas à rentrer - ou pas, si d'aventure quelque aléa leur était advenu ; ils s'en moquaient. Aucun autre lien que leur propre intérêt ne les tenait ensemble, et ils ignoraient l'amitié. Celui tombé restait en arrière, laissé à son sort. Jamais leurs mains ne se tendaient.

Ils étaient des brigands.

L'hiver était long et dur. La nuit était froide et cruelle.

La charrette, tirée par une vieille mule efflanquée, traçait péniblement son chemin sur la route empierrée recouverte de neige. L'homme sur le banc grelottait, emmitouflé tant bien que mal d'une vieille couverture qu'il peinait à maintenir fermée. A l'arrière, sur le plateau, au milieu de paquets, une femme appuyée contre le dos du banc gémissait à chaque cahot. On ne voyait guère d'elle sous les couvertures qui la recouvraient, assez pour voir qu'elle était jeune, et assez pour voir qu'elle souffrait. Le conducteur désespérait de trouver un village et un abri dans cette région désolée, la mule commençait à broncher de fatigue, et le but de leur voyage était encore loin devant eux. L'homme était inquiet.

Il redoutait ces routes désertes après la tombée du jour. Le risque était grand d'y rencontrer des loups chassant, mais plus féroces encore que les loups étaient les pillards, et il ne savait quel danger craindre le moins.

La charrette contenait tous leurs maigres biens, et sa femme, enceinte, approchait du terme. Il leur faudrait peut-être passer la nuit là, sur la route, au milieu des dangers, et le souci durcissait ses traits tandis qu'il songeait.
(à suivre)

samedi 17 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia k



Julia - k

L'inconnue aussi dévisageait Julia, Julia et sa jupe bien coupée, structurée, incongrue, et son chemisier de soie sage, ses mèches rendues folles par le vent, plus claires que les siennes, plus lisses et qu'on devinait soyeuses comme des cheveux d'enfant, et les yeux de Julia, qu'elle avait vus d'abord interrogateurs et inquiets, puis étonnés et curieux, ensuite, des yeux chauds, brun clair, à la pupille rétrécie par la grande lumière. Elle détaillait Julia, souriante, sans gêne et sans crainte, et Julia, fascinée, ne pouvait détacher son regard d'elle non plus, troublée et émue, sans même comprendre de quoi ni pourquoi. Ce qui montait en elle et la foudroyait là, ce trouble, elle ne l'avait jamais connu, elle ne savait pas ce que c'était, n'aurait pas pu le nommer. Le temps s'était suspendu entre elles et plus rien n'existait que ces deux regards qui se croisaient, s'apprivoisaient, détaillaient chaque parcelle de visage, la courbe d'une lèvre, la racine des cheveux sur le front, l'arc des sourcils....

Elles ne souriaient plus, à présent, se regardaient gravement, comme happées l'une par l'autre. Jamais, plus tard, elles ne purent dire laquelle, la première, s'était penchée vers l'autre. Sans doute le firent-elles ensemble.... leurs bouches se joignirent, sans qu'elles en eussent une conscience claire, d'abord en un effleurement ténu, léger, puis sauvages soudain, en un baiser de faim et de dévoration, fougueux, passionné, une pulsion qui les emporta en une fraction de seconde là où elles n'étaient plus que seules au monde. Oublieuses de tout ce qui n'était pas elles, toutes entières dans ce qu'elles se disaient l'une à l'autre à cet instant. Julia sentit une main à la fois ferme et douce, sûre et câline, se poser sur sa nuque, et elle même s'agrippa, comme une noyée, à l'épaule de celle dont elle ne connaissait pas même le nom, et qui la transportait enfin au plus haut d'elle-même.

Quand elles se séparèrent, elles étaient graves et effrayées toutes deux, rouges et confuses d'elles-mêmes. Elles eurent un autre petit rire, gêné, toutes deux, qui devint vite un vrai rire, et Julia se surprenait elle-même.
- " Je m'appelle Claire, au fait."
- " Julia..."
- " Julia....ça vous va bien...."
- "Merci"
Un silence tomba, qu'elles n'osaient rompre ni l'une ni l'autre. Julia avait la tête qui tournait, ne comprenait plus trop où elle en était. Julia qui venait d'embrasser une femme, une inconnue encore un quart d'heure plus tôt, à sa plus grande stupéfaction. Julia qui venait enfin de comprendre qui elle était, après presque la moitié de sa vie.

- " Je..." - "vous...."
Elles avaient parlé ensemble, et rirent de nouveau.
- " Vous allez....tu vas venir habiter ici ?"
Claire interrogeait Julia, hésitante encore entre le "vous" et le "tu", curieuse de cette femme, nouvelle venue, qui faisait irruption dans sa vie ; Claire qui n'en revenait pas non plus de ce geste entre elles. Où ça allait-il les emmener, ce frisson qui les avait jetées l'une contre l'autre ?
- " J'achète la maison bleue. Vous...tu habites le hameau ? "
Julia bégayait sur le "tu", elle l'employait si rarement. Seulement avec Jacques, en fait. Et soudain, elle fut prise de fou-rire en pensant à Jacques, comprenait enfin pourquoi son corps ne répondait pas, n'avait jamais répondu lorsqu'il la prenait.
Claire, qui ne savait rien de Julia, la regardait surprise, et rit de la voir rire. Entre elles la glace était enfin rompue.
- " Un peu plus loin, le hameau d'à-côté, en fait. Par la plage c'est tout près, par la route il faut repasser par le bourg ! De ce temps là quand je sors Hannibal je fais le grand tour..." Claire expliquait, la topographie de l'endroit, la toute petite maison basse qu'elle louait à des personnes âgées qui s'étaient rapprochés des commodités, par sécurité, Claire se racontait à Julia qui écoutait, comme souvent, et qui se demandait encore ce qui venait de se passer.

Elles s'étaient relevées, Julia époussetait ses vêtements, avait ramassé ses clefs et ses chaussures. Elle pesta contre ses vêtements.
- " Ces trucs de ville ! Il va me falloir de nouvelles choses pour ici, je crois !"
- "Oui, ce n'est pas très adapté pour le coin !"
Elles riaient, s'attachaient à des banalités, comme pour aplanir la gêne entre elles qui pouvait subsister, banaliser l'instant, revenir en arrière, passer les étapes qu'elles avaient brûlées quelques instants plus tôt. Julia avait chaud, sentait encore ce creux à l'estomac la saisir de nouveau quand sa pensée revenait en arrière.
Elles s'étaient mises en route, Hannibal trottinant devant elles. Elles parlaient à présent, se racontaient l'une à l'autre, Claire franche, ouverte, Julia plus réticente et hésitante, parce que rien n'était jamais tout à fait naturel chez elle, et qu'il faudrait du temps pour qu'elle sache, en confiance, baisser sa garde si durement construite.

Elles parvinrent à la voiture de Julia. Derrière la palissade légère, les volets clos de la maison bleue avaient l'air d'être prêts à s'ouvrir sur leurs voix, le tintement des verres qu'on posait sur un plateau, les rafraîchissements du goûter qu'elles s'imaginaient déjà prendre ensemble, dans quelque temps....Elles se regardèrent en souriant.
- " Il faudra venir me voir", dit Claire.
- " Toi aussi !" , rétorqua Julia, " je vais être pas mal occupée ces temps prochains, ici !".
- "Promis !"

Elles échangèrent leurs numéros de téléphone, banalement, comme tout le monde. Une histoire d'amour à son début, comme il s'en vit à la pelle à longueur d'année, à longueur de vie. Mais Julia savait qu'elle n'oublierait jamais celle-ci, parce que c'était sa première et que c'était celle qui l'avait enfin révélée à elle-même. Elle avait envie d'être vite de retour, et de revoir Claire. Elle avait envie de sentir de nouveau sa bouche contre la sienne et sa main sur sa nuque, et le reste, aussi, le reste auquel elle n'osait penser qu'à peine, lui rendait le souffle court et les mains fébriles.

Claire allait continuer sa promenade avec Hannibal, et reviendrait sans doute rêver sur la plage en attendant Julia, parce que les amoureux sont tous un peu bêta. Julia allait passer à l'agence dans l'après-midi, remplir comme convenu les premiers papiers, puis rentrerait attendre la suite et s'occuper de tout ce qu'il y avait à faire. Claire penserait à Julia, et Julia, à Claire, et c'était ainsi qu'en avait décidé la vie.

Elles s'embrassèrent de nouveau pour se dire au-revoir, effarées de cette faim qu'elles se sentaient l'une de l'autre, étonnées de cette attirance immédiate qui les avait saisies et qu'elles n'expliquaient pas. Julia remonta dans son auto, après avoir installé son sac sur le siège du passager, replacé sa carte sagement pliée sur le tableau de bord. Voilà, elle était parée pour la route. A la portière, Claire penchée lui souriait, et lui souhaitait bonne route pour son retour. Elle avait rappelé Hannibal, qu'elle retenait contre elle, et le nez du gros chien affleurait la portière.

Un dernier baiser. Julia démarra doucement, les yeux dans le rétroviseur elle regarda Claire s'amenuiser mètre après mètre, le gros chien noir à ses côtés, répondit à son signe du bras, puis ne les vit plus. Un tournant les avait dérobés à sa vue. Alors seulement, elle accéléra. Elle rejoignit la ville voisine et le siège de l'agence, tua le temps en se promenant, distraite, jusqu'à l'heure de son rendez-vous. Les yeux de Claire, la voix de Claire, la bouche de Claire, occupaient seuls son esprit. Puis, quand tout fut fait de ce qu'elle était venue faire ici, elle remonta dans sa voiture et chercha la direction de l'autoroute.

Julia partait vers son avenir. "Ma vie à moi", pensa-t-elle à ce moment-là. "Ma vie pour moi".
Anne, Avril 2010.

vendredi 16 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia j



Julia - j


Hannibal s'était approché avec circonspection, et Julia sentit monter en elle une angoisse sourde à la vue du gros chien hirsute, mouillé, aux poils collés d'eau de mer et saupoudrés de sable. Elle appréhendait autant ses réactions à son encontre que de le voir s'ébrouer, et projeter du sable partout vers elle. Son peu d'habitude des mœurs canines la rendait gauche en face de lui, et elle n'osait esquisser le moindre geste. Quand le gros mufle noir s'avança pour renifler, elle recula le bassin, d'instinct, et chercha des yeux la propriétaire de la bête, qui justement se retournait, ne sentant plus la présence de son chien autour d'elle.
- "Hannibal, ici !"
Le cri fut peut-être entendu, mais ne fut pas suivi d'effet. Julia plaisait à Hannibal, comme l'indiquait le fouet de la queue, s'agitant rythmiquement, et le chien, puisqu'il était en présence d'une personne qui lui était sympathique, se mit en devoir de l'accueillir comme il est séant de le faire quand on est un chien bien élevé : il se dressa contre Julia pour lui flairer le visage et, si possible, tenter un amical coup de langue.

Ce ne fut pas du goût de Julia, au bord de la panique, qui recula vivement, et, trébuchant sur ses chaussures laissées à terre, perdit presque l'équilibre. Dans le mouvement qu'elle fit pour se rétablir, ses clefs de voiture lui échappèrent de la main et elle craignait à présent de les perdre dans le sable, et qu'Hannibal ne les enterre en marchant dessus. Elle eût aimé repousser le chien, mais n'osait pas encore le toucher, ne sachant pas comment il pourrait le prendre, et puis il était si mouillé et sableux ! Elle hésitait, cherchait ses clefs des yeux, quand une main ferme attrapa le chien par la peau du cou, le tirant en arrière vigoureusement.
- "Hannibal ! Stop ! Rassurez-vous, c'est un bon gros, pas méchant pour deux sous, mais un peu encombrant ! "

L'inconnue avait parlé dans un sourire, avenante, et secouait le gros chien tout en le grondant gentiment. Hannibal, béat, la regardait en remuant la queue, haletant, prêt à jouer, et ne s'occupait plus de Julia.
- "J'ai....Mes clefs sont tombées", dit celle-ci, un peu embarrassée de l'aventure. Julia avait toujours été mal à l'aise en face des autres, c'est pourquoi elle avait pris tant soin de s'enfermer dans des relations codifiées, normalisées, où on ne parlait que de sujets convenus, prévisibles, rassurants. En fait. Julia avait toujours été parfaite dans un salon, un thé, toute situation mondaine où rien de personnel n'avait à s'exprimer. Ici, elle se sentait fragile, en face de cette inconnue si à l'aise et de son chien. Et un peu ridicule, aussi.

A présent elles avaient toutes les deux les yeux au sol, cherchant les clefs de Julia. Hannibal, estimant les présentations faites, avait repris ses investigations alentours, truffe à terre, passionné d'odeurs de lui seul lisibles. Elles les virent en même temps, presque enfouies dans le sable, et en même temps se baissèrent pour les ramasser, et leur mains se touchèrent, la main de Julia recouvrant celle de l'inconnue un bref instant. Elles se regardèrent alors, si proches que leurs genoux se touchaient presque, et Julia plongea son regard dans les yeux de l'inconnue, elle dont le regard poli ne faisait jamais qu'effleurer.

Julia eut un petit creux à l'estomac ; il ne lui était pas naturel de se trouver si près de quelqu'un. Les yeux de l'inconnue étaient fascinants. Grands ouverts, réguliers, leur iris hésitant entre le brun et le vert, pailleté d'or, rendus plus clairs encore par le jour de grand soleil et la gaieté que semblaient causer à leur propriétaire les facéties d'Hannibal ; sans conteste, là où Julia se sentait un peu gênée, l'inconnue s'amusait franchement, et elle lui sourit sans retenue. Elles rirent ensemble, l'une carrément, l'autre hésitante. L'inconnue n'avait pas retiré sa main, Julia non plus, et sous sa paume elle en sentait l'ossature et la chaleur.

(à suivre)

jeudi 15 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia i



Julia - i

Lorsqu'elle se fut assez promenée le long de la grève, Julia remonta vers le sable. Elle avait le temps, n'était pas pressée. De toute façon, elle allait effectuer le retour à une allure de vacances, dormirait certainement ce soir dans un hôtel de hasard, aussi décréta-t-elle qu'elle avait le temps, que, de toute façon, ici, dans sa nouvelle vie, elle prendrait le temps ; le temps de goûter, le temps de flâner, le temps qu'elle s'était laissé voler jusque là. Julia changeait de rythme. C'était sa révolution personnelle, à elle seule : elle l'avait décidé, elle ne courrait plus.

Elle s'assit alors sur le sable, non loin du sentier, et regarda la mer vivre indifférente à tout ce qui n'était pas sa vie propre de masse d'eau animée de ses propres lois. Elle rêva d'un petit bateau à la voile blanche, et du plaisir que ce devait être de se laisser bercer mollement, la main sur la barre, à toute petite allure, juste assez loin des côtes.....Julia, à ce moment là de sa vie, avait besoin d'horizon.

Le chien apparut de sur sa gauche, déboulant de derrière les rochers, un gros Terre-Neuve hirsute, noir, gueule ouverte et langue pendante, il courait, pataud, haletant, dans la frange d'écume des déferlantes sages, jouait avec l'eau, décrivant des cercles, trempé et faisant jaillir des gerbes de perles tout autour de lui. Son apparition détonnait dans la rêverie de Julia, il rompait cette harmonie de solitude douillette dans laquelle elle s'était sentie protégée.

Julia, qui n'avait que rarement l'occasion d'approcher une bête, n'était pas trop rassurée et guettait l'apparition de quelqu'un, espérant que l'animal était accompagné. Il ne lui plaisait guère de se trouver seule en compagnie d'un aussi gros chien peut-être errant, et une ombre tomba sur cette journée jusque là idyllique. Que devait-elle faire si le chien l'approchait ? Elle espérait qu'il serait amical, elle souhaitait de toute façon qu'il poursuive son chemin erratique le long de l'eau ; elle tenta de se souvenir de ce qu'elle avait entendu dire : ne pas bouger, ne pas montrer de frayeur, ne pas tourner le dos, rester calme et ferme.

Aussi fut-elle soulagée quand une silhouette se matérialisa au sommet du amas de rochers, sur sa gauche, cherchant son chemin pour descendre sur le sable ; une voix cria "Hannibal ! au pied !", et Julia sut qu'il s'agissait d'une femme. La nouvelle venue, svelte, avait sauté sur le sable et courait à présent vers le chien, en riant. Julia détailla les longues jambes gainées de jean, la grâce de la course, la silhouette agréable - elle lui attribua un âge proche du sien, au jugé, car à cette distance rien n'était très perceptible. La femme portait ses cheveux coupés au cou, des boucles châtain brillantes dans lesquelles le soleil allumait des reflets de flamme.

Le chien l'avait rejointe, et courait tout autour d'elle, s'éloignait puis revenait, joueur, quêter sa main de la truffe. Elle marchait à présent, les mains dans les poches, sa vareuse bleue délavée dégageait son cou dont Julia nota l'élégance. Hannibal, peu à peu calmé, marchait plus posément à sa jambe, et Julia les vit se diriger vers elle, sans doute allaient-ils prendre le sentier. Elle pensa qu'Hannibal et sa maîtresse seraient peut-être ses voisins, et attendit avec curiosité leur approche.

Les traits de la femme devenaient plus visibles à son approche, et Julia admira le visage franc, ouvert, énergique. L'inconnue allait passer, arrivée à sa hauteur elle lui adressa un signe de tête en un salut de courtoisie, comme on en a lorsque l'on se rencontre en un lieu solitaire avec un étranger que l'on croise. Elle allait s'engager dans le sentier quand Hannibal, mû par sa raison canine qui lui enjoignait sans doute de prendre connaissance de tout élément nouveau dans son quotidien, se détourna et s'en vint à Julia de sa comique démarche pataude. Elle se dressa alors, incertaine.

( à suivre)

mercredi 14 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia h



Julia-h

Jacques. Le bilan était fait, elle n'en était pas amoureuse, il ne l'était pas d'elle. Elle n'avait pu lui donner l'héritier qu'il attendait, ne lui avait rien apporté que sa beauté en dot, et la fierté qu'il avait à se pavaner en l'ayant à son bras devant sa petite cour de jeune ambitieux. Elle "présentait bien", et savait se tenir en toutes circonstances, Julia. Mais ça ne faisait pas tout, et sa stérilité lui serait un argument pour recouvrer sa liberté.

Quand elle lui parla de divorce, il fit d'abord la grimace. Dans leur milieu, c'était encore un scandale, ou en tout cas, quelque chose dont on parlait à mots couverts. Mais Julia lui représenta qu'il n'aurait pas de pension à lui payer, et n'aliènerait donc pas ses avoirs ; ils n'avaient pas eu d'enfants ensemble, et cela lui donnerait l'occasion de devenir enfin père, et qui plus est père d'enfants légitimes. Enfin, il n'aurait qu'à présenter la chose à leurs connaissances en arguant cette infertilité comme cause nécessaire, avec le besoin, dans la position qu'il atteignait désormais, de s'allier une compagne qui fût réellement "de son monde". Les mœurs avaient évolué, que ne pouvait-il faire de même ?

Jacques, que cela arrangeait bien, dans le fond, y mit quelques formes puis consentit, et ils se quittèrent comme ils s'étaient pris, sans émotion particulière. Les formalités étaient lancées, cela suivait son cours. Julia allait donc, sous peu, devenir une divorcée.

Elle avait bien placé ses gains, n'était pas sans capital, et avait assez d'expérience et de références prestigieuses. Dans la région qu'elle allait rejoindre, elle pensait pouvoir se reclasser sans trop de soucis, avait de quoi "voir venir", effectuer les plus gros travaux de sa maison, et même de quoi la payer, ce qui aurait été à peine suffisant dans la grande ville qu'elle quittait ayant suffi dans cette province éloignée, malgré la proximité du front de mer. Mais le lieu était resté encore peu touristique, on n'était pas à Royan n'est-ce pas, et Julia se félicita d'avoir su faire de bonnes affaires. Mentalement, elle remercia Jacques, dont l'indifférence n'avait jamais été discourtoise et qui, tant qu'elle avait été sa femme, lui avait fourni de très bons conseils financiers dont elle avait su tirer parti.

Tout se présentait bien, et Julia, marchant dans l'eau le long de la crique, se sentait légère comme jamais encore elle ne l'avait été.

Elle allait venir ici, habiter la grande maison bleue qui lui offrait la rassurante sérénité de ses murs délavés, et commencerait ici sa véritable existence, non plus d'animal apeuré cherchant son salut dans la fuite, non plus de faire-valoir et d'animal de compagnie, mais la sienne propre, enfin. Elle souriait, détendue, les yeux emplis des bleus qui se répondaient autour d'elle, sous ce soleil cuisant qu'un vent amical rafraîchissait à peine.

(à suivre)

mardi 13 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia g



Julia - g


Arrêtée net, elle plissa les yeux comme blessée devant le bleu immense qui s'étendait devant elle, mouvant, mordoré, pailleté et rutilant, un accueil en parure de fête pour Julia, et des vagues ourlées de crème mousseuse, pétillantes comme le champagne des jours de joie, crépitantes et dentelées, léchant le sable dur du bord des eaux.

L'air sentait bon et elle eut envie de défaire sa coiffure. Laissant tomber ses chaussures, elle retira les pinces et laissa couler les mèches sur ses épaules. Le vent s'en empara immédiatement, et Julia, toujours tirée à quatre épingles, se sentit chatouillée agréablement par la soie des cheveux libérés qu'elle sentait si rarement. Elle se baissa vivement, attrapa ses chaussures et descendit rapidement sur la grève, pieds nus, dans son tailleur incongru qui sentait la grande ville, dévorant du regard et le sable, et le bleu du ciel au-dessus d'elle, et le bleu mouvant de l'eau devant elle, souriant enfin de toute sa figure, Julia, mais elle n'en avait pas conscience ; envolé, le sourire de Joconde de la belle Julia lointaine, elle était avide de cette eau devant elle, courut presque jusqu'à son bord, frissonna au contact du sable mouillé, qui contrastait furieusement avec le sable chauffé qui l'avait presque brûlée tandis qu'elle gravissait la dune.


Tout d'abord Julia resta en deçà de la vague qui venait mourir là son dernier frémissement d'écume, fascinée par le souffle régulier qui lui emplissait les oreilles. Baissant les yeux elle regarda ses pieds, ses pieds soignés de dame de la ville, blancs et policés, bien sages et bien traités, et s'immobilisant, elle attendit que la vague suivante vienne les entourer de son baiser froid. Elle fut d'abord saisie, par contraste, puis s'habitua. Alors, avançant un peu dans l'eau, elle marcha, les chevilles dans le flux, se promena, regardant tour à tour la dune et l'horizon, le long de la crique en croissant qui s'étirait là entre deux affleurements rocheux oscillant entre le gris et le brun. La mer était haute.


Tout en marchant, Julia repensa les dernières semaines, celles qui s'étaient écoulées depuis sa délivrance.


Elle avait accueilli sans émotion, et même avec soulagement, la mort de ses parents, une mort idiote bien digne de son père... Rentré ivre une fois de plus, après une énième dispute dont elle n'avait aucune peine à imaginer le déroulement, son père complètement saoul, en titubant, s'était appuyé sur la cuisinière, tournant un des boutons sans y prendre garde, et le gaz s'était répandu partout dans l'appartement minuscule qu'ils occupaient au rez-de-chaussée de ce vieil immeuble miteux où s'entassait une fournée d'humanités toutes plus "sociales" les unes que les autres. Ils ne s'étaient pas vus partir, sa mère avait dû prendre un somnifère pour s'endormir après les larmes et les coups, et son père, saturé d'alcool, n'avait sans doute eu conscience de rien. Mais le gaz, s'épandant dans l'entrée de l'immeuble, avait alerté les autres locataires, qui avaient prévenu les pompiers. A leur arrivée, il était déjà trop tard, et Julia put enfin tourner une page qu'elle rêvait depuis toujours de détruire.

Elle ne fut pas longue à bazarder tout leur fourbi, ne garda rien, absolument rien, les inhuma après crémation et s'en fut de cet endroit où elle était certaine de ne jamais revenir. Encore quelques papiers à remplir, quelques détails à régler, et ce serait terminé pour de bon, elle serait délivrée de cette honte qui l'avait poursuivie des années, préoccupée qu'elle était de la rendre indécelable aux yeux du milieu qu'elle avait rejoint. A présent, elle pourrait vivre ! Enfin !

Mais cela lui fit considérer qu'elle n'avait pas qu'une page à tourner, et que de Jacques aussi, il était temps de s'éloigner. Parce qu'enfin elle avait les moyens d'ouvrir ses ailes.
(à suivre)

lundi 12 avril 2010

Les histoires de la maison bleue I - Julia f



Julia - f


Enfin, la visite fut terminée. L'homme était attendu pour un autre rendez-vous, il refermait les volets et Julia vit se rendormir la maison, pénombre de nouveau faite, et la sensation qui l'avait saisie en entrant l'envahir de nouveau ; simplement, cette sensation, neuve pour elle, elle ne savait pas la nommer. Ce qu'elle avait ressenti en entrant là, qu'était-ce donc ? Cela la préoccupait tandis qu'ils franchissaient le seuil et que la clé, tournée de nouveau dans la serrure, ramenait la maison à son engourdissement. Julia retint à temps sa main, elle avait failli la tendre pour réclamer la clé, et eut un petit sourire amusé devant l'impulsion qui l'avait saisie un instant. L'homme prit congé, et Julia alors annonça qu'elle prenait la maison. Ils convinrent d'un rendez-vous à l'agence pour le courant de l'après midi, afin de remplir les premiers papiers.

L'homme, pressé, ne s'attarda pas, et après s'être assuré qu'elle retrouverait sa route, il partit. Julia, elle, fit exprès de prendre son temps à chercher ses clés, sac posé sur le capot, et vit avec soulagement la voiture de l'agence s'éloigner dans le chemin. Lorsque le silence fut enfin revenu sur les lieux, elle garda ses clés en main, jeta son sac sur le siège du passager, ferma l'auto et s'y adossa en fermant les yeux. Elle écoutait l'endroit, et ça lui plaisait bien, la petite chanson de sa nouvelle vie.

Alors, doucement, elle repoussa le portillon, et fit de nouveau, seule, le tour de la maison silencieuse, prenant possession du jardin abandonné, des lieux endormis, de la grande maison bleue aux volets déteints qui dormait en souriant et qu'elle allait rouvrir. Elle souriait. S'assit sur le banc, sous la galerie, et heureuse, détendue, elle se laissa aller à ce sentiment étrange qui l'avait saisie là, et sur lequel elle s'interrogeait. Qu'est-ce que c'était donc ? Rien ne lui venant, songeuse, elle se releva, pensa qu'il était enfin temps d'aller rencontrer l'océan de l'autre côté de la dune, marcha vers le portillon délabré qui allait encore frotter. Ce n'est qu'en posant la main sur la poignée qu'elle comprit, dans un éblouissement, ce qui l'avait envahie là : un sentiment de sécurité.

Pour la première fois de son existence, Julia se sentait en sécurité. Elle en fut réellement ébahie. Quoi ! C'était donc cela qui donnait tant d'assurance aux autres, qui les posait dans la vie réelle, sereins et détendus, ouverts ? La sécurité ! C'était donc là le cadeau de la vieille maison bleue !

De dehors, elle regarda la maison de nouveau. Pas de doute, c'était bien cela. Alors, Julia sut qu'elle avait enfin trouvé ce qu'elle avait attendu toute sa vie.

Ici, elle allait enfin être heureuse, elle le sentait dans toutes ses fibres. Elle s'engagea en souriant dans le sentier qui coulait vers la mer. C'était là, derrière la dune ; elle entendait cette voix assourdie l'appeler depuis son arrivée. Elle voulait voir, enfin, cet océan à côté de qui elle allait vivre. Le chemin, devenant sentier au pied de la dune plantée de pins et d'oyats, tortuait devant elle.

Julia ne fut pas longue à s'y engager, mais ses chaussures de ville, ridicules ici, la blessaient et la gênaient. Elle prit un instant pour se déchausser, se hâta, ses souliers en main, vers le sommet où l'horizon soudain se dévoila devant elle.

(à suivre)