jeudi 14 mai 2009

Dans mon Berry...(1)


A ce moment de l'année, en général nous guettons la rivière : c'est le temps de la crue (qui est même en retard, d'ailleurs, et ça annonce quoi ?) ; avril fut pluvieux, et le cours d'eau joua au yo-yo : je monte, je descend. Mai ne s'annonce pas plus sec, à tel point que mon jardin est une jungle, que je n'y fournis pas, et que je suis en retard pour tout à peu près ! Et la rivière ? et bien parlons-en, tiens, de la rivière....


Crues (1)


Ca commence par un coup de fil en Mairie, depuis les services concernés, au matin, dans chaque bourg, pour dire que l'eau est là.

Alors dans dix bourgs, dans vingt, dans tous ceux qui sont le long de la rivière ensauvagée, les secrétaires dérochent leur téléphone et appellent les riverains. " La crue arrive !", " la crue est là !". Le mot ricoche de village en village, de ferme en ferme, de maison à maison, il se crie, il se chuchote, il se rit ou il se pleure - la Crue est là !

Et les Anciens retricotent leur mémoire pour se parler les Grandes Eaux du passé ( t'rappelle-t-y ? Quand "qu'a" l'avait passé par les f'nêtres du temps d'mon grand-père ?) ; les vieilles qu'ont des souvenirs et ne savent pas nager (dans les temps, ça s'faisait point de s'tremper dans l'iau débraillées comme des catins !) serrent frileusement contre elles les pans des gilets de laine en tressaillant. Pourvu qu'y faille pas tout déménager en hâte encore c'coup-là !

Les gamins piaillent aigu excités comme des moineaux devant le grain : les Grandes Personnes ont la parole grave, veine, veine, ça va être l'Aventure ! Est-ce qu'on aura des trucs à raconter aux copains de la ville à l'école les jours suivants ? Même, et si on pouvait plus passer et qu'on y aille pas, à l'école ? Ils en frissonnent de délices anticipées.

Les hommes ont la mine grave et le visage fermé, et les mots rudes des jours de soucis pour un rien qui les agace. L'un pense à ses bêtes qu'il venait de mettre au pacage, tiens, c'est bien malin, et un autre aux cultures qui sortaient de terre et seront noyées ! Et s'il faut ressemer, hein, au prix des semences ? Et tel à son jardin, un autre à sa maison qu'est bien bas sur la berge, et il compte les parpaings qui lui restent et qu'il faut rassembler...

Les femmes font la grimace en pensant à l'eau sale capable de s'insinuer partout, aux chaussures boueuses des hommes et font déjà l'inventaire des serpillières et de la Javel, les dents serrées à l'idée de toute la saleté qu'il faudra nettoyer, "après", comme si elles n'en avaient pas déjà assez sur le dos, tiens ! Et une colère sourde leur vient contre cette eau qui les menace une fois l'an et qu'il faut subir.

Sur les voies communales ça défile. On vient voir "où ça en est", "comment ça se présente", en passant ou bien exprès, et on se cause.

Ca commence comme ça. C'est le premier jour, le Jour de l'Alerte. C'est la Crue !

(à suivre)

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