samedi 30 mai 2009

Monsieur Hector (8)



Monsieur Hector - 8

Diane se disait que la vie pouvait continuer, à présent que tout était dit. Elle n'avait pas tout à fait tort, elle allait continuer. Elle allait juste un peu changer. Car Jean-Michel, lui, s'était fait un serment, et les serments d'enfants sont implacables, chacun le sait. Lui, Jean-Michel, forcerait la porte de Monsieur Hector, et sa mère connaîtrait enfin la vie qu'elle aurait dû avoir. On allait voir ! Jean-Michel allait déterrer la hache de guerre.

Il prit l'habitude d'aller se promener vers l'entrée des fournisseurs, le jeudi après-midi, et délaissa ses camarades et ses aires de jeu habituelles. Parfois il croisait le jardinier, ils échangeaient quelques mots, et Jean-Michel était sûr alors d'apprendre quelque chose. Sinon, il regardait par le portail ce qui fleurissait, voyait tout changer de semaine en semaine, et faisait le tour vers l'arrière. Il ne désespérait pas de trouver un jour ouverte la sévère porte qui perçait le mur là-bas.

Enfin la chance lui sourit. Un des aides jardiniers avait eu à tailler des arbres plantés assez près du mur, et ayant jugé plus pratique de s'y prendre par l'extérieur, avait appuyé une échelle contre le mur ; puis, sans doute pour chercher un outil, il était rentré, laissant échelle dressée, et porte grande ouverte. Sans doute jugeait-il la chose sans gravité. Un vagabond n'était tout de même pas en embuscade derrière une vache pour se précipiter dans les jardins dès que possible !

Mais le petit polisson de dix ans qui se promenait cet après-midi là ne se le fit pas dire deux fois. D'un saut il fut sur l'échelle, et regarda derrière le mur ; les vergers lui apparurent alors, et ils étaient déserts. Ce fut plus fort que lui : dégringolé de son perchoir, il passa la porte et courut à toutes jambes à l'intérieur, cherchant un endroit propre à le dissimuler. Des touffes de groseilliers lui furent un havre, où il reprit haleine. Alors seulement il s'inquiéta. Que dirait-il au jardinier s'il venait à le croiser ? Que penserait-il de lui ? Que dirait-il de toute façon s'il venait à croiser quelqu'un, quel qu'il fût ? Et si c'était Monsieur Hector qu'il croisait ? Et s'il allait se trouver enfermé dans les jardins, que se passerait-il ?

Il faillit s'en retourner, mais c'était trop tard : l'aide-jardinier revenait en sifflotant ; toute retraite était coupée. Il n'y avait plus qu'à être brave, et marcher. Jean-Michel prit une profonde aspiration, et sortit de sa cachette.

Laissant derrière lui les arbres de plein vent, cerisiers, pruniers, pêchers et autres, il prit les enfilades de pommiers en palmettes, en cordons, et chaque aarbre était étiqueté de sa variété et de l'année de plantation. Sur les côtés on avait rangé cassis, groseilles, framboises et mûres. Un treillis supportait un actinidia, et il écarquilla les yeux. Jamais il n'aurait cru qu'il existât des plantes pareilles. C'était le pays de Cocagne que ce verger-là !

Les jardins potagers l'inquiétèrent, car on y travaillait. Des choses poussaient ça et là, ici la terre était encore nue, là de jeunes plants montraient une ou deux feuilles ; il y avait des légumes à tous les stades de production, suivant les variétés, et cela l'ébahissait. Il n'avait pas les yeux assez grands pour tout voir. Lorsqu'il passa devant les fraisiers qui commençaient à donner, il ne put se retenir : il goûta et qu'est-ce que c'était bon, ces premières fraises ! Comme c'était doux ! Comme c'était sucré ! Ah ! Comme sa mère serait heureuse d'en manger ! Il avait bien envie de lui en rapporter une ou deux, tiens les grosses là, par exemple !, mais dans la poche d'un petit garçon aucune fraise ne dure longtemps ; il renonça : une autre fois, peut-être.

Il aperçut le jardinier de loin, et heureusement que les pois montaient déjà sur les rames ! Cela faisait comme de petits tunnels où il se sentait protégé, et pouvait tout épier sans risquer qu'on le vît. Il lui fallait ruser pour avancer, et il lui semblait qu'on entendait battre son coeur à six mètres à la ronde tant il cognait dans sa poitrine.

A force d'avancer, mètre après mètre il arriva dans la partie paysagère, et ce fut un autre enchantement. Mais là le danger augmentait, et c'était bien plus dur de se dissimuler en cas d'urgence. Et puis, qui avait eu l'idée stupide de ratisser les allées sablées ? On allait s'apercevoir de son passage ! Jean-Michel ne respirait plus ; il eut voulu avoir et les yeux d'Argus, et trois paires d'oreilles au moins pour se sentir à l'aise.

Enfin il vit la maison et resta suffoqué. Quoi ! Tout ça pour un seul homme ! Ah c'était trop fort à la fin ! Même l'immeuble où ils logeaient, sa mère et lui, paraissait plus petit, et il était beaucoup moins beau c'était certain. C'était là que sa mère était née, et à la pensée qu'elle n'y avait vécu que quelques jours dans sa vie, Jean-Michel était révolté.

L'indignation des purs le submergeait de colère. Il serait le preux chevalier qui rétablirait la justice, Bayard devant l'ennemi, et qu'il se montre, ce Monsieur Hector, il allait voir !

"Voir quoi ?", disait quand même une petite voix au fond de lui. Car le fait est qu'il était bien petit encore, Jean-Michel, qu'il ne savait trop ce qu'il convenait de faire, et qu'il avait, disons, disons...un peu peur tout de même.

Il fallait penser à s'en retourner, le temps passait. Ce fut long de revenir jusqu'aux vergers, il lui fallut ruser, parfois même avoir la patience d'attendre que quelqu'un s'éloigne, et il ne se sentit rassuré qu'en vue de la porte. Mais elle était fermée, et l'échelle ne se voyait plus derrière le mur. L'aide-jardinier avait terminé son travail, Jean-Michel était prisonnier. Un frisson lui secoua l'échine, et il faillit jurer à haute voix.
(à suivre)

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